La loi du tallion repose sur un principe d’équivalence pénale : la sanction doit correspondre exactement au préjudice subi. Présente dans la Torah, reprise dans la Bible chrétienne et reformulée dans le Coran, cette règle n’a pourtant pas le même statut juridique ni la même portée pratique dans chacune de ces traditions. Comparer ces trois corpus exige de distinguer l’énoncé du texte, son interprétation exégétique et son application historique.
La formule « oeil pour oeil » dans la Torah : énoncé et exégèse rabbinique
La formulation la plus célèbre apparaît en trois endroits du Pentateuque : Exode 21:24, Lévitique 24:20 et Deutéronome 19:21. Le principe hébreu ayin tachat ayin couvre les atteintes corporelles – oeil, dent, main, pied, brûlure, blessure – et pose une stricte réciprocité entre l’acte et sa réparation.
L’exégèse rabbinique classique ne lit cependant pas ce texte comme une autorisation de mutilation. Dans le Talmud, la formule est interprétée comme une obligation de compensation financière proportionnelle au préjudice. Cette lecture s’appuie sur l’impossibilité pratique de garantir une stricte équivalence physique entre deux corps différents : aveugler un borgne en représailles de l’aveuglement d’un voyant ne produit pas un préjudice équivalent. La Torah pose l’équivalence ; la tradition rabbinique la traduit en indemnisation.
Ce glissement exégétique est fondamental : il transforme un principe de justice rétributive en droit de la réparation civile, bien avant que la distinction entre droit pénal et droit civil soit formalisée comme telle.
Bible et Nouveau Testament : le tallion abrogé ou dépassé ?
Le christianisme hérite de l’Ancien Testament, qui inclut les mêmes formules que la Torah. La rupture intervient dans le Sermon sur la montagne (Matthieu 5:38-39), où Jésus cite explicitement la règle – « vous avez entendu qu’il a été dit : oeil pour oeil, dent pour dent » – pour lui opposer une logique inverse : tendre l’autre joue, ne pas résister au mal par le mal.
Cette opposition n’est pas une abrogation formelle de la Torah mais une radicalisation éthique. Jésus ne supprime pas la loi du tallion : il la transcende en substituant le pardon à la réciprocité. La théologie chrétienne a ensuite développé deux lectures de ce passage.
La première, littérale, valorise la non-violence absolue (tradition pacifiste, Tolstoï, certaines communautés anabaptistes). La seconde, contextualisée, distingue le plan personnel du plan judiciaire, autorisant l’État à punir sans que l’individu lésé soit tenu à la vengeance.

Le qisas dans le Coran : rétribution, compensation et pardon
Le Coran articule la question en deux sourates majeures. En 2:178, le terme qisas désigne le principe de rétribution égale pour l’homicide, mais le verset ouvre immédiatement trois options pour les proches de la victime : appliquer le qisas, accepter une compensation financière (la diya), ou accorder le pardon. En 5:45, reprenant presque mot pour mot la formule de Lévitique, le Coran ajoute que renoncer à la rétorsion constitue un acte expiatoire pour celui qui l’accorde.
Cette architecture textuelle distingue le Coran des formulations bibliques sur un point précis : le pardon est explicitement valorisé comme acte spirituel supérieur à la rétribution. La structure du droit islamique classique en fait donc un droit des proches de la victime, non une peine automatiquement décidée par une autorité publique.
L’État islamique médiéval ne peut pas, en principe, imposer le qisas contre la volonté des ayants droit – ce qui place ce mécanisme davantage dans une logique de droit privé que de droit pénal étatique.
- Qisas : rétribution strictement équivalente, applicable à l’homicide et aux blessures corporelles, à la demande des proches ou de la victime.
- Diya : compensation financière versée à la famille de la victime en lieu et place de la rétribution physique.
- Pardon (afw) : remise totale de la peine, valorisée dans le Coran comme acte d’expiation pour celui qui l’accorde.
L’application contemporaine du qisas dans les États à droit pénal islamique fait l’objet de débats internes importants, notamment sur la question de savoir si les règles de preuve et les conditions d’application héritées du fiqh classique sont compatibles avec les standards pénaux modernes.
Convergences et divergences entre les trois traditions
Les trois corpus partagent la même formule de base – une blessure appelle une sanction de même nature – mais divergent sur ce qu’ils en font.
- La Torah l’énonce comme règle positive ; la tradition rabbinique la traduit immédiatement en compensation, sans que le texte lui-même prévoie explicitement cette conversion.
- La Bible chrétienne la conserve dans l’Ancien Testament mais la place en tension avec l’enseignement évangélique, créant une dialectique entre loi et grâce qui structure une grande partie de la théologie paulinienne.
- Le Coran l’intègre dans un système à trois niveaux (rétribution / compensation / pardon) et lui confère une dimension sotériologique absente des formulations antérieures.
Un point souvent négligé dans les comparaisons grand public : la loi du tallion, dans ses trois versions, fonctionne avant tout comme un plafond punitif. Elle interdit la sur-vengeance – brûler une ville pour un oeil perdu – autant qu’elle prescrit une réponse proportionnelle. C’est dans cette fonction limitatrice, et non dans sa seule dimension rétributive, que réside son apport au droit antique.
Le tallion face aux systèmes juridiques contemporains
Aucune des trois traditions ne s’applique telle quelle dans un système pénal contemporain occidental. Le droit pénal moderne a intégré l’idée de proportionnalité – héritée en partie de ces formules – tout en transférant la décision punitive à l’État, supprimant le rôle de la victime ou de ses proches que le droit islamique classique maintenait central.
La distinction entre rétribution et réparation, entre peine et indemnisation, qui structure les systèmes actuels, était déjà en germe dans l’interprétation rabbinique du tallion. Le droit contemporain a séparé ce que les textes anciens maintenaient ensemble : l’équivalence du mal et la réparation du tort. Ce que les juristes du Talmud avaient résolu par exégèse, les législateurs modernes l’ont résolu par une architecture institutionnelle distincte – tribunaux civils et pénaux – qui repose sur une logique finalement comparable.

